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Patrick Béguinel

Patrick Béguinel

des textes courts, des chroniques, des nouvelles : mon univers...


Tue la doucement

Publié par Patrick Béguinel sur 29 Avril 2017, 14:10pm

Tue la doucement

Il se mit à la suivre de loin. Dès qu'elle l'avait croisé, dès qu'il avait vu son visage et ce regard vide, il avait su qu'il la haïssait. C'était ainsi. Il haïssait tout en elle, sa démarche pachydermique, les vagues de cellulite qui ondulaient sous le tissu tendu de son leggins (d'ailleurs, regarder le flux et le reflux de sa masse graisseuse avait quelque chose de fascinant, comme de se plonger dans la contemplation d'un aquarium, ou d'un feu de cheminé), son visage inexpressif et ses yeux de bovins, à la différence près qu'il savait reconnaître chez ces derniers cette infime lueur d'intelligence lorsqu'ils voyaient arriver le TGV numéro 48637 en provenance de Dijon.

 

Il marchait quelque chose comme vingt cinq mètres derrière elle. Il ne sentait pas les effluves de son parfum bon marché, acheté trois euros vingt-trois chez monoprix, pour donner l'illusion d'une quelconque coquetterie dont elle était exempte. Il discernait chez elle un manque de classe évident, étayé par l'amoncellement de couches de tissu, autrement appelées fringues par le commun des mortels, sans cohérence aucune. Ni les matières, ni les textures, ni les couleurs n'étaient harmonieuses. Ce qui apparaissait clairement, c’était que tout avait été jeté pêle-mêle sur cette bouteille d'Orangina ambulante ( pardon pour Orangina, ce n'est pas flatteur pour cette marque qui aura sans doute envie de se tirer une balle dans la tête à cause de la comparaison d'avec cette femme immonde).

 

Comment était-ce donc possible de s'attifer de la sorte. Espérait-elle éloigner les corbeaux urbains ? Était-elle un nouveau genre d'épouvantail ? Ce qu'il déplorait par-dessus tout, c'était qu'elle portait une alliance à l'annulaire gauche. Elle devait être mariée et il plaignait d'avance le mari obligé de se coltiner « ça » tous les jours. Parfois, il se disait en voyant une jolie femme avec un homme qu'il qualifiait de banal (il ne savait pas détecter la laideur chez les hommes, sauf quand elle était véritablement manifeste, ce qui arrivait peu), que ce dernier avait de la chance d'avoir une femme si jolie, qu'il devait posséder une intelligence, un trait d'humour, ou que sais-je, qui devait lui plaire.

 

Dans le cas du boudin qu'il suivait, il se disait que pour l'homme qui était son mari, cela devait être horrible. Il avait lu, lorsqu'elle l'avait croisé sans même le calculer, qu'elle était méchante. Les traits tendus de son visage, au contraire de la peau de son cul, lâche et grasse, montraient la dureté d'une âme sans joie. Il en avait éprouvé un frisson de dégoût, qui le confortait dans son idée de la suivre.

 

Au bout de dix minutes, comme hypnotisé par les vaguelettes du tissu du leggings, il se sentit moins sûr de son coup. Ce n'est qu'en sentant le métal au contact de la pulpe de ses doigts qu'il se ressaisit. Oui ! Il savait pourquoi il allait faire cela. Il savait qu'enfin il se sentirait libre, définitivement. Il hâta le pas et se rapprocha d'elle. Il n'était désormais plus qu'à une cinquantaine de centimètres d'elle lorsqu'elle se retourna, un sourire de pantin surmaquillé plaqué sur son visage : « ah chéri c'est toi ? »

 

Il se pencha vers elle pour l'embrasser. Le contact de ses lèvres sur les siennes le fit frissonner. Et quand elle cessa de l'embrasser, qu'elle se recula pour le regarder, ses yeux de grosse vache, écarquillés par la surprise due à la douleur de la lame de trente-cinq centimètres qu'il venait de lui planter dans le bide, exprimant enfin un peu d'intelligence, elle comprit qu'elle mourrait sur ce trottoir, dans cette petite rue aveugle, enfin il expira. Il était débarrassé d'elle, définitivement. Il la regarda se vider et reparti, le cœur léger. Il se dit que le bonheur tenait à peu de chose, qu'il suffisait de tuer ses mauvais démons pour enfin avancer dans la vie. Pour lui, une page blanche s'ouvrait : il ne lui restait plus qu'à écrire l'histoire qu'il voudrait y lire.

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