Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Patrick Béguinel

Patrick Béguinel

des textes courts, des chroniques, des nouvelles : mon univers...


Remise en cause

Publié par Patrick Béguinel sur 26 Juin 2017, 09:31am

Remise en cause

Vous qui passez sans me voir, vous m'avez rendu pâle, inconsistant. Invisible ! Vos regards sans éclat, qui passent sans s'arrêter, m'ont affaibli, m'ont rendu plus petit que tout, m'ont jeté plus bas que terre. Je ne sais pas ce que je vous ai fait pour mériter pareil châtiment, moi qui n'ai jamais fait de mal à quiconque, mais aujourd'hui, je rampe à vos pieds pour qu'enfin, vous me regardiez.

Cela vient sûrement de moi, de mon aspect négligé et de mon caractère disons... irascible. Je pense qu'il doit s'agir de quelque chose comme ça, que tout ne vient pas de vous. Parce que, franchement, pourquoi me voudriez-vous du mal ? Nous ne nous connaissons pas, n'est-ce pas ? Alors pourquoi garder entre nous cette distance teintée d'animosité ? L'habit ne fait pas le moine paraît-il !

Bon, c'est vrai, je l'avoue, OK ! Tout n'est pas joli-joli en moi. Je trimballe mon lot de casseroles, une batterie complète avec gamelles, faitouts, poêles, mais comme nous tous, non ? Que celui qui n'a jamais pêché me jette la première pierre, comme disait l'autre, celui-là même qui a rédigé dix commandements dont l'un dit : « tu aimeras ton prochain même s'il paraît miteux vu d'en haut. »

Ah non, il n'existe pas ce commandement ? Je croyais, mea-culpa. Mais je reviens à ce que je disais. J'ai mes casseroles, mes torts, mais je les assume, tous ! Alors cessez quelques instants de me juger, de me snober parce que, finalement, je suis comme vous. Je sais que pour rien au monde, vous ne souhaiteriez être à ma place. C'est vrai après tout, qui aimerait y être, à ma place ? J'aimerais me trouver ailleurs, pourtant, je n'ai pas le choix, il faut bien que je compose avec.

Je sais que je vous fais peur, mais je ne vous blâme pas, sachez-le. Je dois être dans un piètre état, j'en conviens aisément. Pourtant, il faut que vous sachiez qu'avant, j'étais comme vous. Oui, avant, j'étais beau, j'étais un oiseau. Je me déployais, majestueux, au-dessus de vous, au dessus du monde entier, en costume trois pièces de luxe. Parfois, mon ombre vous protégeait des rayons nocifs du soleil, mais instaurait aussi la peur. Oui, je faisais peur parce que j'étais quelqu'un que l'on respectait, que l'on maudissait aussi parfois. En quelque sorte, j'étais l'antithèse de ce que je suis aujourd'hui.

J'étais un oiseau, mais j'étais aussi la fine brise qui vous rafraîchissait en été, une fine pluie de printemps qui faisait bourgeonner vos cerisiers. J'étais important, un homme du monde, qui faisait la pluie et le beau temps sur tous les marchés mondiaux... Oui, je sais parfaitement bien que je l'ai déjà dit, mais je le redis, l'affirme haut et fort parce que vous ne me croyez pas, je le vois dans vos regards emplis de pitié ou de dégoût.

Je possédais ce dont tout homme pouvait rêver : richesse, famille, pouvoir. Je méprisais, c'est un fait, les gens qui ne venaient pas de mon univers. Je ne m'arrêtais pas sur eux ni sur leur sort, car, pour moi, ils n'étaient rien. Des comme eux, j'en brassais des centaines de milliers chaque jour. Puisque je vous dis que j'étais au-dessus du lot, que j'étais P U I S S A N T ! Non, non, ne partez pas, je me calme. J'ai parfois tendance à être quelque peu sanguin, mais j'essaye de m'améliorer. Mais je ne me méprends pas, hein ? Je vois parfaitement à la lueur vacillante dans vos yeux que vous avez du mal à croire tout ce que je vous raconte, pas vrai ? Encore les délires d'un poivrot, vous vous dites ! Mais... Que gagnerai-je à vous mentir, franchement ?

Savoir où j'en étais avant et voir où j'en suis aujourd'hui doit vous terrifier. Il est tellement facile de s'identifier au caractère inexorable de ma déchéance. Vous devez vous dire que si c'est arrivé à un type comme moi, ça peut arriver à n'importe qui, n'importe quand, sans prévenir ! Et vous avez raison, parfaitement raison ! C'est pourquoi vous feignez de ne pas me voir, juste parce que vous ne voulez pas que je sois le miroir qui vous réfléchi. Je vais me répéter, mais oui ! je vous ressemblais, enfin pas tout à fait quand même, mais vous et moi n'étions pas si différents que cela.

J'étais arrogant, sûr que je ne pourrais jamais tomber si bas. La chute fut terrible. Je vous raconte un peu. Il y a environ cinq ans, je piétinais, en riant la bouche pleine, tous ceux qui se trouvaient en dessous de moi dans l'échelle hiérarchique. J'étais blindé contre toute empathie, je ne faisais pas de quartier. Je croyais que seul l'argent comptait et que mon matelas de billets serait un bon parachute en cas de crash. D'ailleurs, les billets, il faut que je vous en dise une bien bonne : vous autres, vous n'étiez que des pièces jaunes pour moi. Les seules choses qui m'intéressaient étaient les billets, les chèques et surtout, oh oui surtout les virements bancaires ! Bref, les gens de mon rang, pas la bigaille telle que vous autres. Vous, je n'en avais rien à foutre !

Ironique, non, vous ne trouvez pas ? Moi qui n'en avais rien à secouer de ces insignifiantes pièces jaunes, aujourd'hui, je cours après, leur demandant un peu de considération, d'attention, ou juste un regard dénué d'antipathie. C'est une métaphore, vous l'avez compris, ne soyez pas aussi bêtes que vous en avez l'air.

Si je cours après, c'est parce que je suis encore un peu en vie. Peut-être plus pour très longtemps, d'ailleurs, soyons lucides. C'est dingue de voir comme la vie n'est que sable qui glisse entre les doigts ! Mais ce qui est le plus étrange, c'est que désormais, j'ai des sentiments. Ils devaient déjà exister auparavant, mais ils étaient probablement relégués dans l'arrière-cour, loin derrière le cynisme et l'appât du gain.

C'est fou. Tout est allé si vite. Tellement vite ! Je n'ai eu aucun moyen de contrecarrer la chute vertigineuse qui s'est présentée à moi. J'avais pourtant tendance à toujours garder le contrôle, sur tout ce qui m'entourait, mais je n'ai rien pu faire. Bon, faut que je vous avoue, j'ai toujours aimé boire. Le vin, par-dessus tout. Mon père m'avait initié très tôt, alors que j'étais à peine entré dans l'adolescence. Il m'a fait goutter des nectars aux saveurs indescriptibles, des Moutons Rothschild, des Saint-émilion, des Châteauneuf du Pape, que des grands crus ! Alors vous comprenez que, quand elle est partie, je me suis jeté dans la cave, à goulots rompus.

Je lui en voulais. Elle que je trompais jusqu'à la nausée, sans vergogne, elle n'avait aucun droit de partir comme ça. Elle n'avait AUCUN droit. Elle m'appartenait ! Quand je l'ai trouvé dans le couloir de la maison, ses valises et celles des enfants aux pieds, la colère m'a embrasé. Elle m'a dit qu'elle partait et je lui ai répondu, fou de colère, pas de tristesse, mais de colère, que j'allais la broyer, que j'interdirai aux mômes de la voir ! Qu'elle reviendrait en rampant ! Ah ! J'étais sûr de ma puissance et de celle de mes avocats, ces incapables ! La vérité, c'est que je la traitais comme quantité négligeable, comme de la merde pour parler cru, je le sais aujourd'hui. Mais à l'époque, je n'avais que ma colère et mes vins hors de prix. J'ai été lamentable au procès, tenant à peine debout, débraillé... Pitoyable !

À partir de là, la déchéance, la décrépitude, forcément... Tribunal, boulot, factures, tout a glissé sur la pente savonneuse de mon existence. Je l'ignorais, qu'elle comptait tant pour moi, ma femme... Mais il faut croire que de tomber de mon piédestal m'a ouvert les yeux, m'a fait prendre conscience de tout ce que j'ai loupé dans ma chienne de vie. J'ai réalisé bien des choses une fois le museau dans la poussière. Quand j'étais là-haut, tout en haut de ma tour d'ivoire, j'étais déshumanisé, un robot fait de chair et de sang, et avec des putains d’œillères.

 

Je ne m’intéressais à personne. Seuls comptaient pour moi les gains, les femmes faciles, et les autres requins comme moi. Oui, je sais, je radote, mais c'est pour que vous compreniez bien ! J'essaye de me repentir, de dire la vérité nue, de ne rien taire de l'ignoble personne que j'étais. Aujourd'hui, je guette le moindre regard, traque la moindre parole, de qui que ce soit. Je ne fais plus de différence parce que j'ai compris que j'étais complètement à côté de la plaque. Quand elle est partie, j'étais furax, et j'ai bu, j'ai bu et bu encore, et le seul effet que cela m'a apporté a été de me rendre encore plus colérique. Maintenant, j'ai compris, je suis plus calme et presque serein.

C'est vrai, je ne lui en veux plus, plus du tout, et si je n'étais pas tant dans cet état lamentable, je la remercierai presque de m'avoir quitté. Parce qu'elle m'a ouvert les yeux sur ce qu'est la vie, sur ce que sont les gens. Dommage que par effet papillon son action ait fermé les vôtres, d'yeux, du même coup. Je n'en veux à personne, qui suis-je pour juger autrui après le mal terrible que j'ai pu causer ? J'ai appris à pardonner, sur le tas, c'est l'expérience qui m'a fait grandir. Et j'ai aussi appris à me pardonner de ma bêtise. En devenant l'égal d'un animal, je suis me suis enfin, peu à peu, transformé en homme. Je sais ce que vous pensez, car j'étais comme vous auparavant. J'aimerais juste vous faire prendre conscience de ce que vous manquez en étant ainsi.

Désormais, je vois l'enfant triste parce que Maman est encore au travail et que Papa à l'esprit ailleurs. Je vois la femme délaissée qui a perdu toute confiance en elle. Je vois tous ces gens tracassés qui marchent sans même regarder ce qui les entoure, ces merveilles que j'ai appris à découvrir. Et puis surtout, je vois de moins en moins de gens heureux. Il y a tant de lassitude en eux, tant d'épaules voûtées à force de tout encaisser sans broncher.

 

Quand j'en vois passer des comme ça, c'est comme si le froid des pavés n'existait plus. Je leur souris et eux, ils croient juste que j'en ai après leurs foutues pièces jaunes. Putain ! Je n'en ai absolument rien à foutre de leurs pièces jaunes ! Je veux juste leur apporter un peu de réconfort par ce simple rictus sur mon visage émacié. Ils ne comprennent pas que je leur veux du bien, que ce sourire est censé leur redonner un peu de courage. Ils se méprennent. J'aimerais qu'ils pigent que ma démarche et louable. Et s'ils percutaient, ils contribueraient à ma réhabilitation en tant que membre de la société. Ils ne comprennent pas, mais bon, je suis blasé, je ne leur en veux pas, j'étais comme eux... Avant...

J'aimerai tellement revoir mes enfants, vous savez ? Ils me manquent tellement, eux que j'envoyais en pension pour avoir la paix. Ils me manquent et, oui, je mets ma fierté de côté, je pleure parfois le soir quand je m'endors sur mon carton quatre étoiles, avec mini bar dans ma poche, quand je pense à eux. J'espère, je croise les doigts, je prie Dieu ou l'entité qui nous a fait Homme que leur mère accepte qu'ils me revoient, juste une fois.

Depuis que je fais la manche, au pied de la tour où j'avais mes bureaux, tout là-haut, au vingt septième étage, dominant la ville, ses lumières et sa fourmilière d'êtres plus ou moins humains, j'ai réussi à collecter une centaine d'euros. Je garde cette cagnotte de côté, précieusement enroulée, dans le coffre-fort de mon slip pour que personne ne me la vole. Je la garde pour pouvoir me payer une nuit d’hôtel, pour pouvoir me laver, me raser, et aussi pour me payer des vêtements neufs et un nouveau coffre-fort, ah ah ! Je ris...

Je garde tout cela pour l'occasion, espérant que le froid de l'hiver ne m'aura pas tué avant de les revoir. Les trois dernières années ont été rudes, mais j'ai survécu. Je ne veux pas mourir avant de les revoir, vous savez ?

J'écris à leur mère tous les mois, mendiant sa clémence comme je mendie un sandwich ou un peu de considération dans la rue.

J'espère qu'elle acceptera, avant que je meure dehors.

J'ai peur.

J'ai quarante ans.

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents