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Patrick Béguinel

Patrick Béguinel

des textes courts, des chroniques, des nouvelles : mon univers...


Routine

Publié par Patrick Béguinel sur 3 Juillet 2017, 09:27am

Routine

Tous les jours il se réveillait à six heures. Pendant quinze minutes, il écoutait France Inter pour se tenir informé des dernières nouvelles, celles qui marqueraient la journée à venir. À chaque fois, elles le rendaient maussade. Il s'agissait toujours d'informations qu'il nommait « néfastes » : la guerre qui ne cessait pas, dans un coin du monde ou un autre, le chômage qui grimpait inexorablement, la misère, les magouilles, la misère encore et toujours.

Il se levait après cette longue et terne énumération qui le plongeait dans une sorte d'état second, entre nausée et résignation. Il n'y pouvait rien changer, alors à quoi bon ? Nu, il se dirigeait ensuite vers sa commode où il choisissait un slip propre, des chaussettes propres, un maillot de corps propre, une chemise propre.

Il prenait, sur la chaise disposée à droite de la commode, son pantalon, celui de la veille, soigneusement plié. Il l'inspectait consciencieusement. S'il voyait la moindre trace, il en prenait un autre, lavé et propre, dans la commode. S'il ne voyait aucune trace, il le reniflait à la recherche d'une éventuelle odeur suspecte. S'il sentait bon, il le mettait pour cette nouvelle journée, sinon, il en changeait. Il suivait le même processus avec son pull. Il ne supportait pas de paraître sale.

Quand il avait fini de se vêtir, il se dirigeait vers la cuisine. Sur la table, bol, cuillère, à droite du bol, paquet de céréales, en face du bol, et fruit, à gauche du bol, l'attendaient, ainsi que le reste du pain de la veille qu'il passerait dans le grille-pain pour lui redonner un peu de fraîcheur. Dans le réfrigérateur, il se saisissait du beurre et de la confiture et du lait.

Il s'asseyait ensuite à table, se coupait deux tartines dans le reste du pain de la veille, deux tartines d'approximativement sept centimètres virgule cinq de long. Sur l'une, il étalait du beurre, sur l'autre, de la confiture de fraises. Il n'aimait que ce parfum de confiture, les autres le répugnaient.

Sur une desserte, face au bol et dos à la chaise sur laquelle il s'asseyait pour petit déjeuner, se trouvait la cafetière. Il faisait passer son café pendant qu'il tartinait de beurre et de confiture son pain fraîchement grillé. Quand il avait fini sa manipulation, le café était prêt. Il remplissait alors son bol aux deux tiers et ajoutait, à la moitié du dernier tiers, du lait.

Comme il aimait sa préparation très chaude, il la réchauffait au four à micro-onde, lui aussi placé sur la desserte. Il n'avait pas besoin de se lever pour le faire, le micro-onde étant placé exactement comme il aimait, c'est-à-dire placé à bout de bras. Il avait mis un certain temps à calculer cette distance, mais il était parvenu à rentabiliser toute cette gymnastique matinale.

Méthodiquement, une fois son café au lait parfaitement chaud (il mettait trente secondes à pleine puissance sur le micro-onde pour obtenir un résultat qu'il jugeait parfait), il trempait ses tartines, d'abord la beurrée, puis la confiturée, puis buvait son café exactement comme il l'aimait.

Ensuite, il remplissait son bol de lait froid et y ajoutait une poignée de céréales. Ses préférées étaient les pétales de maïs glacés au sucre, mais il ne détestait pas les simples corn-flakes. Après avoir mangé, lentement, presque religieusement, ce qui se trouvait dans son bol, il se coupait une pomme en deux. Il mangeait la première moitié aussitôt et gardait la seconde comme coupe-faim de dix heures.

Il se levait de table et faisait attentivement la vaisselle. Il ne l'essuyait pas, il la laissait juste s'égoutter à côté de l'évier, sur un présentoir en acier inoxydable, après quoi il se rendait dans la salle de bains. Il commençait par le brossage des dents. Cela lui prenait exactement deux minutes et trente-sept secondes. Il n'arrivait jamais à atteindre les trois minutes recommandées par les dentistes, car au terme des deux premières minutes, il ne sentait plus dans sa bouche ni le goût ni la texture du dentifrice. Il persévérait encore trente-sept secondes, mais au-delà, le brossage de dent devenait un calvaire dont l'utilité lui paraissait superflue. Il remplissait la moitié d'un verre d'eau, le portait trois fois à sa bouche et crachait trois fois l'eau de rinçage. Avec sa main, il nettoyait le lavabo avant de le remplir d'eau chaude. Il prenait un gant de toilette propre, le plongeait dans l'eau et s'aspergeait le visage. Puis il savonnait le gant et se barbouillait le visage et le cou de savon, qu'il rinçait ensuite avec minutie, à l'eau claire. Enfin, à l'aide d'un spray nettoyant à la javel et d'une éponge, il briquait consciencieusement le lavabo.

Comme il était imberbe, il n'avait pas besoin de se raser tous les jours. Il le faisait uniquement le samedi, lorsque deux ou trois malheureux poils noircissaient sa peau d'un blanc laiteux. Il ne prenait jamais de douche le matin, il préférait celles du soir. Il essuyait son visage avec précaution, le tamponnant plutôt qu'en le frottant avec sa serviette-éponge. Il s'observait ensuite un long moment dans le miroir placé au-dessus du lavabo. Il se trouvait encore beau malgré l'âge avançant, et son visage lui paraissait encore jeune et tonique malgré ses quarante-sept ans bien sonnés.

Dans l'entrée, il revêtait son manteau et se saisissait de son attaché-case, noir. Il était comptable depuis plus de vingt ans et ramenait chaque soir un peu de travail à la maison. S'il faisait mauvais, il prenait soin d'emporter avec lui son parapluie, noir lui aussi, au cas où une averse le surprendrait sur le chemin du bureau. Avant de sortir, il s'assurait d'avoir éteint toutes les lumières et refermé les fenêtres correctement. Lorsque son contrôle était terminé, il sortait.

Il devait marcher presque quinze minutes pour se rendre au bureau. Il suivait toujours le même itinéraire, croisait tout le temps les mêmes personnes.

Il y avait d'abord son voisin, Michel, jeune retraité depuis un couple d'années. Chaque matin il croisait Michel alors qu'il revenait de la boulangerie, avec baguettes et croissants. Son épouse, elle, dormait encore. Ils échangeaient quelques banalités avec Michel, sur le temps, la crise, etc... Ce jour-là, ils se dirent que ce serait sympa de se faire un apéro entre voisins, en fin de semaine. Comme il aimait bien Michel et sa femme, il lui dit que ça serait parfait vendredi soir, ou samedi en fin de matinée. Michel lui répondit qu'ils auraient le temps de se recroiser d'ici là pour fixer l'heure et le jour.

Un peu plus loin, il avait coutume de croiser madame Tigeon. Elle était toujours très élégamment vêtue, tirée à quatre épingles, même lorsqu'elle promenait Wof, son Cavalier King Charles. Elle portait ce matin-là, comme à l'accoutumée, un long manteau de laine, noir, fermé par de jolis boutons en bois. Autour de son cou, une écharpe en laine, volumineuse, de couleur vive, violette ou mauve ce jour-là. Il s'était toujours senti nul avec les couleurs car il les différenciait avec difficulté. Les mains de Madame Tigeon étaient toujours dissimulées sont des gants fins et en cuir qui magnifiaient la longueur de ses doigts de pianiste.

Sur ses cheveux gris, ramenés en chignon, était posé, comme en équilibre, un chapeau toque en feutre, noir lui aussi. Elle semblait toujours pressée, comme si à soixante-dix ans passés elle essayait de rattraper le temps perdu tout au long de sa vie. Cependant, elle n'omettait jamais d'échanger avec lui quelques mots. Ce jour-là, elle ne contourna pas la règle en lui demandant comment il allait, qu'elle-même se sentait en pleine forme et que cela valait mieux, car elle aurait une fin de semaine plutôt chargée. Elle lui dit tout cela avec un sourire et une fois de plus il se dit qu'il l'aimait bien, Madame Tigeon.

Un peu plus loin sur la route, il croisait d'autres personnes qu'il connaissait, mais uniquement de vue. Un jeune type d'aspect négligé qui semblait déjà saoul alors que huit heures sonnaient à peine à l'église du quartier. Il croisait aussi cette femme, séduisante, tirant sur sa cigarette comme certains malade s'accrochent à la vie. Elle était toujours pressée, nerveuse, et il doutait fortement qu'elle l'ait déjà remarqué. Lui, il l'avait remarqué depuis un moment et se disait qu'il aurait aimé la connaître, plus intimement, car il émanait d'elle un charme fou qui le rendait (presque) amoureux. Il se disait aussi qu'il aurait pu lui apporter un peu de sérénité, mais jamais il n'aurait le courage de lui adresser la parole et ça, il le savait. Il se disait que de toute façon une femme telle qu'elle devait forcément avoir un homme dans sa vie, genre un macho qui la rendait aussi nerveuse qu'il lui faisait du bien. Pas une femme pour lui quoi qu'il en soit. Alors, il se contentait juste de la regarder, de loin, en silence, avec un soupir de déception imperceptible.

Il croisait encore d'autres gens, des « comme » lui, se rendant au travail, amenant leurs enfants à l'école, des vieillards promenant leur chien à la fraîche. Toujours les mêmes personnes, toujours à la même heure et toute cette faune le rassurait. Il arrivait parfois qu'un ou qu'une inconnue soit de passage dans le quartier et il lui inventait une histoire, la raison de sa présence dans les parages. Cela arrivait peu souvent et contribuait juste à rendre sa journée un peu insolite. Il aimait son quartier et les personnes qui y vivaient.

La route qu'il empruntait chaque matin était très fréquentée. De nombreuses voitures, camions et bus déboulaient sur cette artère afin de quitter la ville, ou y entrer. Bordée d'habitations, d'immeubles, l'avenue, à sens unique, révélait parfois de belles surprises. En effet, quel automobiliste aurait pu apercevoir derrière cette porte en fer forgé, peinte dans un bleu aussi profond qu'une nuit d'orage, un magnifique jardin public ? Il aimait s'y rendre certains matins, à la belle saison, quand il était un peu en avance et lorsque la météo le permettait. Les soirs, il ne manquait jamais de s'y arrêter, ne serait-ce que cinq minutes, pour contempler les roses, les pivoines, les œillets et autres fleurs qui le peuplaient. Il y laissait vagabonder son esprit et y déposait les tracas de la journée de travail enfin terminée.

Un peu plus loin dans l'avenue se trouvait, au bout d'une petite ruelle presque invisible depuis la route, une petite chapelle. Il se demandait pour quelle raison elle se situait là, loin de tout autre édifice clérical. Il n'y avait pas, à sa connaissance, de couvent ou de presbytère dans le secteur, aussi cette chapelle était un anachronisme architectural, selon lui. À moins qu'il n'ait s'agit, dans le temps, d'un particulier fortuné qui désirait avoir dans son jardin un lieu où méditer et se reposer. Il se disait, à chaque fois qu'il empruntait la petite ruelle, que c'était bien dommage qu'il y ait toujours autant de circulation dans cette avenue. Outre le bruit des moteurs, des brimbalements des grosses bennes des camions de chantiers, c'était la pollution de l'air qui le rendait triste et, pour lui, qui rendait l'endroit moins charmant.

Il regarda sa montre. Il était huit heures dix. Il était parfaitement dans les temps.

Il marchait sans se hâter, écoutant, le temps d'une accalmie de la circulation, le chant du vent et le piaillement de quelques oiseaux peu farouches qui avaient élu domicile dans les haies de lauriers jouxtant l'avenue. Ces moments, très calmes, étaient éphémères. Ils étaient ses rayons de soleil, ses bouffées d'air pur avant une journée au bureau. Ce moment de quiétude s'acheva abruptement lors du passage d'un camion de livraison dont le déplacement d'air, froid, lui fit relever le col de son manteau. Il avait horreur des courants d'air.

Le ciel était dégagé, de minuscules nuages blancs venaient apporter quelques touches de blanc sur le bleu pâle du petit matin. La journée s'annonçait belle et ensoleillée. Il sourit. Il aimait le retour du printemps.

Il vit, tout au bout de la ligne droite qui se déversait sur l'artère principale de la ville, arriver un camion de chantier transportant une mini-pelle, autant qu'il put en juger. Il semblait rouler à vive allure. Il percevait presque l'écrasement du caoutchouc des pneus du véhicule sur le bitume froid et défoncé de la chaussée. Ce chuintement emplissait presque son être. Malgré la distance le séparant du camion, environ deux cents mètres, il entendait rugir le moteur et grincer les rapports de la boîte de vitesses. Première, deuxième, puis troisième, le monstre d'acier prenait son lourd envol. Il frissonna en voyant l'engin s'approcher de lui dans une surenchère de vitesse. Il pensa qu'un jour un accident arriverait, qu'un enfant ou qu'un passant peu prudent se ferait renverser. Il s'arrêta.

Quand le camion fut à peine cinquante mètres de lui, il descendit du trottoir.

Pour se mettre au milieu de la chaussée à sens unique.

Le camion n'aurait jamais le temps de ralentir.

Même si son conducteur appuyait de toutes ses forces sur la pédale de frein.

Il sourit avant d'être happé par la calandre du véhicule.

 

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