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Patrick Béguinel

Patrick Béguinel

des textes courts, des chroniques, des nouvelles : mon univers...


Une vie qu'il n'avait pas choisi (suite)

Publié par Patrick Béguinel sur 20 Février 2017, 11:01am

Une vie qu'il n'avait pas choisi (suite)

Sa journée avait commencé à 13 heures et devait s'achever à 20. Une pause de 21 minutes était allouée à chaque préparateur de commande aux alentours de 17 heures 30. Cela signifiait donc que tout le monde travaillait 4h30 d'affilées, sans arrêt d'aucune sorte, plus de 4 heures à ouvrir une palette d'un produit, 12 kilogrammes de pâtes par exemple, par colis, puis à déposer le nombre de colis adéquats sur la palette du bon magasin.

Une fois la palette du magasin pleine, ou du moins pleine aux yeux des préparateurs, ce qui incluait également que les palettes au chargement bancal devaient être envoyées sur l'aire de chargement, il fallait la filmer avec de la cellophane afin qu'elles ne se renversent pas dans le camion.

Au bout de trois heures, il en avait déjà plus que ras le bol. Il se demandait bien comment il pourrait tenir le mois prévu par la mission tant ce travail, bête et méchant, ne demandait rien d'autre qu'une certaine forme de rigueur afin de ne pas perdre le compte. Aucune qualité intellectuelle n'était demandée, il suffisait juste de savoir compter jusqu'à cinquante. De plus, le temps était divisé par deux, ou multiplié par deux, il ne savait même plus comment définir les choses : une minutes effective passée en semblait deux.

Quoiqu'il en soit, et afin de ne pas perdre le compte, il était plus que forcé de ne penser à rien d'autre qu'au nombre de produit à déposer au bon endroit. Ses pensées, qui avaient tendance à vagabonder, bien qu'en aucune chose il n'était rêveur, l'obligeaient à recompter sans cesse les mêmes produits. Il perdait ainsi un temps fou. Et ce temps perdu était synonyme de moins de colis déposés sur la palette, ce qui lui vaudrait les récriminations de son chef.

Celui-ci, conscient qu'il n'était qu'un intérimaire de plus (l'équipe de l'après-midi en comportait une dizaine), n'attendait pas de résultats fracassants. Mais les titulaires et intérimaires de plus d'une semaine devaient proposer environ 300 colis heures. La cadence était donc rythmée par cet objectif à atteindre, horizon tendu prêt à rompre si les esprits se mettaient à fuir vers un ailleurs plus clément.

Il avait décidé de ne plus regarder sa montre. Il avait eu le malheur de la regarder en pensant que deux heures s'étaient écoulées. La réalité lui démontra que seuls trois quarts d'heure s'étaient évanouies dans la nature. Ce coup au moral l'avait en partie achevé. il comprenait mieux certaines idées comme quoi le travail empêche les hommes de penser et de se rebeller contre l'ordre des choses dicté par les nantis, les dirigeants.

Eux, les tâcherons ils accomplissaient leur tâche, du mieux possible, afin de payer leurs factures, leurs impôts, de pouvoir faire vivre leur famille décemment. Ils entendaient partout que des millions de gens étaient au chômage, ils étaient heureux de travailler. Jamais ils ne se rebellaient. Jamais ils ne disaient merde à cette cadence, aux ordres du chef qui leur demandait encore plus de rentabilité.

Leur chef, en tout cas, était un type bien. Il essayait de défendre ses gars du mieux qu'il pouvait, Mais il répondait lui-même aux ordres de la hiérarchie et était contraint de presser son équipe pour obtenir le contentement de la direction. Le poison était insidieux. Le chef aimait ses gars, qui se rendaient compte qu'il était un type bien. Mais la pression permanente tendait les relations : les gars en voulaient à leur chef qui lui-même en voulait aux siens. Tout contribuait à rendre le climat délétère et anxiogène.

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